12 mai 2016

La corne de l'Afrique

I. La Somalie


Le monde terrestre n'est autre qu'un animal charnu écartelé dont les membres séparés, abandonnés à leur sort, errent sans but et s'entrechoquent. Dans cette dérive continentale, les différentes parties de son anatomie se sont ainsi dispersées, dans un schéma incohérent, réparties sur les océans. Avant de se retrouver ainsi disloquée, la bête du monde avait l'allure d'un mammifère charpenté, avec pour crâne l'Afrique, et devait patauger sur une sphère recouverte d'eau, muni d'une corne solidement lancée vers l'avant prête à labourer et embrocher le cosmos. Cet animal avait, à s'y méprendre, la silhouette d'un rhinocéros.

Mais si elle en a l'allure, la corne africaine n’intéresse ni les chasseurs occidentaux qui ne peuvent en faire un trophée, ni les consommateurs asiatiques qui ne voient en elle aucune vertu aphrodisiaque. Elle ne se retrouvera pas sur le marché de la contrebande aux cotés de celle du rhinocéros, dont la corne est si convoitée que l'extinction de l’espèce Ceratotherium simum cottoni est imminente.




Les racines fragiles de cette excroissance continentale cherchent appui sur le grand rift africain, véritable plaie en expansion. Elle va donc à terme se détacher du continent et divaguer sur l'océan indien. La Somalie, avant de se désolidariser du continent et de partir sur l’océan, se délite déjà dans des circonstances dramatiques où se mêlent guerres claniques, islamisme radical, décharge sauvage de déchet toxique, famines, piraterie, etc. La fière corne du rhinocéros continental n'est autre qu'un lieu de concentration de toutes sortes de tragédies humaines et n'est déjà plus vraiment au liée au reste du monde. Elle erre depuis plusieurs années dans un univers fermé, dans une bulle cauchemardesque scindée en deux parties avec: au Sud la dépouille de l'ancienne colonie italienne avec la capitale Mogadiscio, et au Nord, l'État du Somaliland que personne ne veut reconnaître autant à l'ONU qu'à l'Union Africaine.



La corne de l'Afrique est découpée administrativement en plusieurs pays mais une grande partie de celle-ci est peuplée par un seul peuple, les Somalis. Traditionnellement, le peuple Somali pratique en majorité un mode de vie nomade propre aux éleveurs. Ils sont propriétaires de troupeaux de chameaux, de moutons, de chèvres et, là où c'est possible, de bovins.



Exposée fièrement la pointe vers le ciel, la corne somalienne subit en permanence la brûlure du soleil et la terre que chaque pas des éleveurs soulève est comme de la cendre, une poussière abrasive et desséchante. Parcourir de grandes étendues dans cette aridité est le défi qui permet aux troupeaux de trouver du fourrage. Les frontières fixées par les grandes puissances coloniales et par l’Éthiopie à la fin du XIXème n'ont ainsi pas de sens aux yeux de ceux qui courrent après la vie. Le drapeau qui s'imposa donc à l'indépendance n'est pas celui d'un État mais d'un peuple et ne cache pas la volonté de le réunir en un plus vaste pays. L'étoile à cinq branches désigne les cinq territoires habités par ce même peuple Somali : région Nord du Kenya, Ouest de l'Éthiopie, Somalie, Somaliland et Djibouti. Mais toutes les velléités qui pousseront Mogadiscio dans des tentatives de reconquête de la Somalie irrédente ne conduiront le pays qu'à la ruine.


Au XIVème siècle, l'explorateur arabe Ibn Battûta décrit les villes de Zeilah (Zeïla') et de Mogadiscio (Makdachaou): «[...][Zeïla']est la capitale des Berberah, peuplade de noirs qui suit la doctrine de Châfi'y. Leur pays forme un désert, qui s'étend l'espace de deux mois de marche, à commencer de Zeïla' et en finissant par Makdachaou. Leurs bêtes de somme sont des chameaux , et ils possèdent aussi des moutons, célèbres par leur graisse. Les habitants de Zeïla' ont le teint noir, et la plupart sont hérétiques.
Zeïla' est une grande cité, qui possède un marché considérable ; mais c'est la ville la plus sale qui existe, la plus triste et la plus puante. Le motif de cette infection, c'est la grande quantité de poisson que l'on y apporte, ainsi que le sang des chameaux que l'on égorge dans les rues. À notre arrivée à Zeïla', nous préférâmes passer la nuit en mer, quoiqu'elle fût très agitée, plutôt que dans la ville, à cause de la malpropreté de celle-ci.
Après être partis de Zeïla', nous voyageâmes sur mer pendant quinze jours, et arrivâmes à Makdachaou, ville extrêmement vaste. Les habitants ont un grand nombre de chameaux, et ils en égorgent plusieurs centaines chaque jour. Ils ont aussi beaucoup de moutons, et sont de riches marchands. C'est à Makdachaou que l'on fabrique les étoffes qui tirent leur nom de celui de cette ville, et qui n'ont pas leurs pareilles. De Makdachaou on les exporte en Égypte et ailleurs [...]»

La Somalie est d'ailleurs connue par les Européens depuis l'antiquité. Elle était surtout appréciée pour ses parfums et ses épices, notamment la myrrhe, l'encens et la cannelle.


Le peuple de la corne de l'Afrique est découpé en grandes familles de clans puis en clans et enfin en segments (ou sous-clans). La rudesse du pays pousse à des alliances occasionnelles liées à la survie, à l'eau et aux pâturages. Les différents groupes sont liés autour du paiement du prix du sang, le mag. Cela signifie que certains conflits associés par exemple à un point d'eau, à la mort d'un homme ou au vol de bétail seront résolus par ce paiement. Ainsi, le meurtre d'un homme coûte traditionnellement 100 chameaux, celui d'une femme 50.



Ces règles d'entente, qui servent à s'aider et à se protéger, ne forment pas véritablement une structure sociale hiérarchisée, et le nomade n'est pas guidé par le sentiment de devoir servir l’intérêt général mais par celui de vivre individuellement avec sa famille. Ainsi, l'image d'une société traditionnelle privilégiant le tissu social à l'individualisme s'applique mal aux nomades somaliens. Une certaine organisation est cependant établie. Les anciens se réunissent en conseil, les Shirs, pour discuter et tenter de résoudre les problèmes.

Avec beaucoup de maladresse, la colonisation européenne a tenté d’intégrer ce peuple et ses pratiques dans une politique d'état nation à l'image des sociétés occidentales. Peu après l'indépendance, le pouvoir va être monopolisé par le président autoritaire et sanguinaire Siad Barre qui gouvernera sans partage avant de fuir en 1991 face à une coalition de plusieurs mouvements rebelles accompagnées d'une insurrection populaire à Mogadiscio. L'indépendance du Somaliland est proclamée dans les frontières coloniales de l'ancien British Somaliland. Le pays nouvellement créé réussi à maintenir tant bien que mal une certaine sécurité jusqu'à aujourd'hui (En grande partie grâce aux Shirs, réunions des anciens) mais ce n'est pas le cas au Sud, dans l'ancienne Somalie italienne, et commence alors une période chaotique durable impliquant la disparition quasi-totale d'une quelconque forme d'organisation politique. Dirigées par des chefs de guerre, warlords avides et brutaux, à l'image du général Mohamed Farrah Aidid, les factions rivales issues de l'insurrection se disputent le pouvoir. Les troupes, agrégats de maquis claniques, sont exaltés par la consommation du qât.




La réaction des états occidentaux, timides au départ car toutes les attentions se tournent vers la guerre du Golfe, va se révéler tout à fait désastreuse et entrainer plus de mal que de bien. Stephen Smith dans son ouvrage « Somalie, la guerre perdue de l'humanitaire » décrit la transformation du pays en théâtre d'expérimentations de l'ONU et de relations ambigües entre les rebelles armés et les organisations humanitaires pendant les premières années du conflit. En 1993 les américains s'en mêlent et leurs interventions, les opérations restore hope et continue hope, se sont soldées par la mort de nombreux somaliens et de 18 G.I.. Les images de cadavres transportés et trainés avec exaltation dans les rues de Mogadiscio ont horrifié le grand public et ont poussé Bill Clinton à revoir complètement les interventions militaires américaines à l'étranger. Parmi les G.I. qui débarquèrent sur les côtes somaliennes se trouvait Hussein Mohamed Farrah Aidid (fils de M. F. Aidid le célèbre chef de guerre) qui par la suite viendra à son tour revendiquer le pouvoir. Ce traumatisme pour les américains est à l'origine du film à gros budget la chute du faucon noir. Véritable cauchemar africain, la bataille de Mogadiscio est la raison qu'invoque régulièrement le gouvernement américain pour justifier la faiblesse de ses interventions pendant le génocide du Rwanda. 
 



Connue également pour sa piraterie, la Somalie est à l'origine de nombreux livres et documentaires qui relatent les épopées plus ou moins sanglantes de la marine informelle somalienne comme celle de la prise d'otages du MV Maersk Alabama. On oublie souvent d'évoquer une autre forme de piraterie, la pèche illégale par les étrangers venus du Moyen-Orient, d'Europe et d'Asie dans les eaux somaliennes riches en poissons qui prive un pays déjà fragile en matière alimentaire d'une ressource qui avec un peu de soutien pourrait être facilement accessible. Si les aménagements portuaires manquent aujourd'hui, le Somaliland compte sur le développement du port de Berbera pour développer son économie et acquérir une assise géopolitique qui aille en faveur de la reconnaissance de son indépendance. Le pays vient de signer un contrat (au départ convoité par plusieurs grosses compagnies d'industrie portuaire dont Bolloré Africa Logistics) avec Dubaï Ports World pour réhabiliter et réaménager le port. Le Somaliland est en accord avec L'Éthiopie voisine qui connait un taux de croissance spectaculaire et abrite une population de 95 millions d'habitants afin d'exploiter dans une large mesure le port de Berbera pour ses échanges commerciaux.

Depuis des siècles, la corne de l'Afrique est une région de nomades qui met en lien la péninsule arabique et les royaumes abyssiniens et favorise les échanges et les déplacements. Aujourd'hui, les migrations humaines modernes sont souvent le fait de grandes tragédies. La Somalie ayant démontré sa capacité à les cumuler, on trouve, au Kenya voisin, le plus grand camps de réfugiés au monde, le camps dadaab, peuplé de somaliens qui fuient la guerre et les famines depuis 1991 et ne peuvent rentrer à cause de l’insécurité persistante.


29 août 2015

Nigeria, Fela Kuti et l'afrobeat

   Dans les eaux sombres du delta du Niger, là où le fleuve finit sa course, il n'est pas rare que les sédiments se mêlent à du pétrole et du sang avant de se jeter dans l'Atlantique. C'est ici, dans la chaleur humide du Golfe de Guinée, véritable entrecuisse africaine, que palpite la république du Nigeria.


   L'incidence sur les sociétés de cette circonstance physique et chimique fait de ce pays un organe du continent vibrant et fécond. Cette fertilité hors de contrôle fait glisser le Nigeria dans la démesure, et la matrice africaine est ainsi génératrice de monstres rugissants. Le plus répandu actuellement dans les médias, n'est autre qu'un mouvement religieux contestataire qui s'est transformé en 15 ans en un dangereux mouvement djihadiste célèbre pour ses massacres réguliers dans le nord du Nigeria et les pays voisins. Boko « book » (livre) en pidgin (un anglais déformé) et haram interdit ou illicite en arabe signifie le rejet d'un enseignement occidental.


   Second monstre, beaucoup plus vaste et complexe, la tentaculaire manne pétrolière. Son exploitation et la corruption qu'elle engendre est source d'une grande pauvreté des habitants, de dangereux trafics, de rébellions armées et de piraterie. Elle entraîne par ailleurs une pollution dévastatrice à laquelle certains exploitants occidentaux ne sont pas étrangers. 


   Troisième monstre, et pas des moindres, Lagos. Ville côtière affreuse et belle, chaos urbain, véritable paradoxe à la fois infernal et paradisiaque, Lagos est la plus grande ville d'Afrique au Sud du Sahara. Impossible cependant de chiffrer son nombre d'habitants. Certaines fourchettes estiment qu'il y a entre 8 et 21 millions de citadins diaprés qui fourmillent dans son agglomération. Elle palpite comme un cœur de girafe, bigarré et organique, la circulation y est congestionnée comme les tripes d'un buffle constipé. 


   L’électricité manque souvent à Lagos, mais pas au sens figuré et cette affreuse et fatale beauté échouée sur le golfe de Guinée a elle-même engendré son propre monstre : Celui que l'on surnomme à l'occasion le black president, vêtu en général d'un simple slip, le monstre de Lagos est une âme dansante et révolté, un musicien de génie, doté d'un appétit insatiable.


   Fils de notable, si Fela Hildegart Ransome Kuti n'est pas né a Lagos mais à Abeokuta c'est cependant dans la ville lagunaire qu'il développera sa fièvre et son délire.

   Le 1er octobre 1960, au moment de l'indépendance du Nigeria, Fela est à Londres. Il étudie la musique et joue avec son groupe les Koola Lobitos. Il ne rentre au Nigeria que quelques années plus tard avec son groupe mais sa carrière ne s'embrase pas vraiment. Au milieu des 60's à Accra au Ghana naît l'idée d'afrobeat. Le concept qui doit accompagner la musique de Fela vient remplacer le highlife, style de son groupe, un peu passé de mode. Fela a besoin de quelque chose de nouveau s'il veut se démarquer. Tony Allen joue alors avec les Koola Lobitos. Ce batteur exceptionnel, élément clé du groupe, est considéré parfois comme le co-inventeur de l'afrobeat.


   Au Nigeria la guerre du Biafra diffusée sur les écrans occidentaux montre une population qui meurt dans la souffrance et la faim. Fela vit aux États-Unis dans des conditions difficiles d'immigré. C'est peut-être l'éloignement et la précarité de sa situation qui lui donne le recul dont il avait besoin pour que son pays lui apparaisse dans sa réalité. Il est d'ailleurs instruit à bonne école par des militants noirs dans un contexte de revendications afro-américaine. Quand Tony Allen finit par le convaincre de rentrer au pays, c'est en farouche partisan des traditions africaines que Fela pose le pied sur ses terres natales.  Le groupe a changé et s'appelle Africa 70, les textes sont en pidgin et l'afrobeat, ses rythmes cycliques, ses cuivres troublant, ses connotations sexuelles, son jeu de scène érotique porté par des danses sauvages de jeunes femmes, sort du concept et devient réalité.


  À la fois mature et sauvage, Fela bâti sa légende sur les ruines qu'engendre la corruption. Il se place en leader de sa propre mythologie et le lieu qu'il baptise le Kalakuta Republic dans lequel se trouve son club et sa maison devient un repère de fêtards où il est maître et gourou. Il reçoit chez lui un large éventail de la gente féminine, souvent mineures souvent fugueuses. Tout le monde fume de l'herbe et la fumée vient se mélanger à la vapeur empreinte de mystique africaine qui floute et transforme les citoyens dansants et errants  dans ce petit pays. L'ordre, parfois troublé par quelques caïds belliqueux, est maintenu par des amis du black president. La police est agacée par ce quartier, poumon de liberté, où la poussière soulevée par les danses frénétiques permanentes ne touche plus le sol et vient salir les uniformes. Retrouvée dans la grande fête du Kalakuta Republik, la fille en cavale de l'inspecteur général de la police de Lagos participe aux shows endiablés. Fela goûte à la prison.


   En 1975, Fela Ransome Kuti se débarrasse de son vieil héritage religieux et devient Fela Anikulapo kuti. En effet, le nom Ransome vient de son grand-père qui le tient lui-même d'un père missionnaire britannique. Fela Anikulapo Kuti signifie: "celui qui émane la grandeur, qui porte la mort dans son carquois et que les hommes ne peuvent abattre". Affranchi de ses reliques provenant de la religion et de l'empire britannique, le pygargue africain porte son peuple sur ses épaules. Ses textes sont très engagés contre les oppressions militaires. Il est très critique envers l’élite africaine désireuse d'étudier en Europe car cela revient à intégrer la position des colons blancs qui considèrent les noirs comme inférieurs. 

 Début 1977, la Republik est détruite par une horde de militaires. Fela meurtri se retrouve tantôt en prison tantôt à l’hôpital. Tout le petit monde est à la rue et quitte un moment Lagos. L'année d’après, en guise d'anniversaire, Fela se marie simultanément avec 27 femmes qui constitueront sa cour.


   Lors d'un séjour en Europe, celui que "les hommes ne peuvent abattre" visite la prison napolitaine quand une valise de sa troupe contenant 35kg de cannabis est saisie. À la suite de cette aventure, Fela remplace dans ses bagages l'herbe par le goro, une création de sa troupe, un genre de confiture à base d'herbe, de miel et d'autres épices. Il emporte sa recette pendant ses voyages avec une note de l’ambassade certifiant qu'il s'agit d'un médicament.


   Au pays, les militaires continuent de le harceler et il n'en devient que plus virulent dans ses critiques. Alors qu'il est sensé s'envoler pour une tournée américaine avec son groupe qui s'appelle désormais Egypt 80, il écope d'une peine de 5 ans de prison pour délit d'exportation de devises. À la suite de campagnes de mobilisation, il sort en avril 1986 après 20 mois en cellule.


   La joyeuse troupe de Fela tourne aux États-Unis, en Europe, dévastant les hôtels sur leur passage. 

   Puis, petit à petit, comme les effets d'une drogue qui se dissipe dans un mal de crâne nauséeux, Fela Kuti s'affaiblit, reste enfermé chez lui et entre dans des délires paranoïaques. En 1997, le légendaire partisan du peuple, révolutionnaire en slip, finit par s’éteindre emporté par le Sida.
 
   L'afrobeat ne s'est jamais aussi bien porté qu'aujourd'hui. Outre Tony Allen, musicien hors pair qui continue de faire danser le monde au rythme de sa batterie, de nombreux groupes se revendiquent de l'afrobeat et notamment de nombreux musiciens blancs. Mais la relève est également assurée par la progéniture de Fela. Ainsi Femi Kuti et Seun Kuti ont su faire leur place et devenir des musiciens incontournables de la scène africaine et internationale.

25 janvier 2015

Motor Vessel Africa

   La mémoire marine de l'humanité s'inscrit à la surface des océans par des textes d'écume creusés par les bateaux. Jonques, boutres, radeaux, paquebots, toutes formes d'embarcations, archaïques ou sophistiquées, gravent dans le corail les mouvements perpétuels de l'homme sur les flots. Chaque étendue d'eau, chaque lac, chaque rivière, chaque bassin versant porte en lui cette conquête de la planète bleue par les humains, de la première noyade à la dernière marée noire. Poussé par les forces laminaires de l'atmosphère, le bateau est un pionnier, qu'il soit barque de pêcheur ou pirogue de migrants. À la fois tragique et merveilleux, il est le moyen de transport le plus apte à donner la saveur aigre-douce du voyage, à en révéler l'essence universelle.




   Sous les latitudes tempérées, avec la démocratisation du voyage aérien, le bateau en tant que moyen de transport passager a été supplanté par l'avion. On ne traverse plus l'atlantique par la mer mais par les airs. La transatlantique en bateau est aujourd’hui un loisir ; sur des trimarans ou de grands bateaux de croisière le but n'est plus d'atteindre le nouveau monde mais bien le voyage en lui même. De même pour une frange de la population asiatique qui peut maintenant avec un grand nombre de compagnies low-cost se payer des voyages aériens. Le temps de Vasco de Gama ou de la flotte de Zheng He qui explorait les côtes africaines et ramenait des girafes du Kenya dans sa chine natale est révolu. Aujourd'hui les mers sont surtout traversées par des porte-conteneurs.

   Le bateau de passager n'est cependant pas mort. En Afrique il est un moyen de locomotion très courant. Les ponts sont rares et ce sont les bacs en général qui permettent la traversé des grands cours d'eau. Dans beaucoup de régions fluviales ou lacustres, certains villages ne sont accessibles qu'en pirogue. Les ferrys qui circulent dans la région des grands lacs transportent beaucoup de passagers et de marchandises là où les transports routiers peuvent être longs, difficiles et dangereux. C'est de ces fameux ferrys que ce blog tire son nom, le préfixe MV signifie motor vessel (navire à moteur). C'est un préfixe de navire civil, on le retrouve très souvent sur les bateaux africains des pays anglophones comme le MV Songea qui navigue sur le lac Malawi.




   Malheureusement le continent est aussi le théâtre d’innombrables catastrophes maritimes. Il ne se passe rarement un mois sans qu'un média ne relève (timidement) un naufrage sur un lac, un fleuve ou sur la mer. Parmi ces désastres, on peut relever celui du MV Bukoba en 1996 qui circulait sur le lac Victoria et qui entraîna dans sa chute le numéro 2 d’Al-Qaïda de l'époque Abu Ubaidah al-Banshiri. Le MV Bukoba faisait la liaison entre la ville de Bukoba et la ville de Mwanza en Tanzanie. Le trajet est aujourd'hui effectué par le MV Victoria.


 
   Des incidents tragiques d'une autre ampleur et beaucoup plus relayés par les médias coûtent la vie à de pauvres migrants qui tentent de rallier l'Europe et qui arrivent à moitié mourants s'ils n'ont pas déjà succombé en Méditerranée au large de l'Espagne ou de Lampedusa. On retrouve la gravité de ces expéditions avec une grande pertinence dans le film de Moussa Touré « La pirogue ».




   Une des tragédies la plus spectaculaire, responsable d'un plus grand nombre de victimes que le naufrage du Titanic, reste aujourd'hui une véritable cicatrice dans le cœur des sénégalais. En septembre 2002, le traversier Le Joola se retourne dans une tempête au large de la Gambie. Les secours mettent environ 19 heures à arriver. Le bilan officiel est de 1863 morts. Le bateau qui assurait la liaison entre Ziguinchor et Dakar portait à son bord de nombreux casamançais et le nom Joola (diola) vient d'ailleurs de l’ethnie éponyme majoritaire dans cette région.






   Mais les bateaux africains ne sont pas seulement célèbres pour leur faculté à sombrer, il sont aussi légendaires pour leur capacité à prolonger leur durée de vie. À ce titre, le MV Liemba est en train de devenir une véritable légende. Ce ferry qui circule depuis plus d'un siècle sur le lac Tanganyika, est un navire de guerre initialement appelé Graf von Götzen amené en 1913 par les colons allemands. Pendant la première guerre mondiale, il fut sabordé par les allemands eux-même afin que les anglais ne s'en emparent. Ces derniers le renflouèrent en 1924 et lui donnèrent son nom actuel. Aujourd'hui propriété de la Tanzania Railways Corporation, il assure toujours le transport de passagers sur un parcours qui dessert Tanzanie et Zambie et irrégulièrement le Burundi et la république démocratique du Congo.



26 novembre 2014

Le voyage de Dadis

   Le 28 septembre 2009, répondant à l'appel des leaders politiques de l'opposition, plusieurs dizaines de milliers de guinéens se rendent pacifiquement au plus grand stade de Conakry, le stade du 28 septembre (date clé de l'indépendance du pays). Moussa Dadis Camara, chef d'une junte militaire, est installé au pouvoir depuis plusieurs mois. Il sait que ces manifestations sont dirigées contre lui, et notamment contre son projet de se présenter aux élections présidentielles que les guinéens attendent avec fébrilité. Il interdit les manifestations, en vain, et la répression est extrêmement violente. Des centaines de manifestants sont blessés, au moins 157 décèdent, des dizaines de femmes sont violées, des milliers de guinéens sont traumatisés.


 
   La communauté internationale s’inquiète alors du sort que va pouvoir connaître le pays. Une série de télégrammes diplomatiques américains, publiés par wikileaks et relayés par plusieurs organes de presse, dont Le Monde et Jeune Afrique, révèlent l'aventure rocambolesque de ce dictateur que le conseiller Afrique du ministère français des Affaires étrangères qualifie alors de « fou » et de « dangereux ».


   Français et américains « conviennent que Dadis Camara doit être écarté du pouvoir » et cherchent un pays prêt à l'accueillir. Le Maroc est envisagé, Dadis y cache une grande partie de sa fortune, mais Rabat ne semble pas disposé à le recevoir. Pourtant le 3 décembre 2009, il est évacué d'urgence vers la capitale du royaume qui n'en est pas informé mais qui l'accepte finalement pour des raisons humanitaires.


 
   Le chef de junte vient en effet d'être victime d'une tentative d'assassinat par son aide de camp. Il est gravement blessé, des fragments de balles ont été retirés de son crâne, et d'après le ministre marocain des affaires étrangères il est « conscient » mais tient des propos « incohérents ». Il aurait encore une balle dans la tête et souffrirait d'une vision et d'une locution affaiblies. Les marocains hésitent à laisser Dadis rentrer dans son pays, cependant ils ne souhaitent pas le remettre eux-même à la CPI pour des raisons diplomatiques entre la Guinée et le Maroc. Pour Rabat, la meilleure solution reste alors un rapatriement en Guinée mais Washington insiste lourdement pour que Dadis reste dans le royaume le plus longtemps possible.


   Le 5 janvier, le pouvoir de Dadis Camara est transféré au général Sékouba Konaté qui en échange du soutien de la France et des États-Unis s'engage à ce que Dadis ne soit pas autorisé à rentrer en Guinée. Ce dernier qui a toujours du mal à s'exprimer aurait recouvré « 80 % de ses facultés » et commencerait à se demander ce qu'il fait encore à l’hôpital. Rabat, plus que jamais décidé à s'en débarrasser aurait appelé le chef d'état du Gabon pour lui demander de l'accueillir, ce que Ali Bongo Ondimba refuse. Bernard Kouchner, alors ministre des affaires étrangères aurait demandé la même chose à Denis Sassou-Nguesso le président du Congo. On s'adresse à l'Arabie Saoudite, on évoque le Sénégal, le Burkina Faso, la Gambie, mais aucune solution ne semble s'imposer. Seule la Libye serait prête a l’accueillir, ce qui n'emballe pas les occidentaux...
   Le roi du Maroc décide alors d'envoyer Dadis à Ouagadougou et ce dernier décolle dans un avion médicalisé en pensant rentrer au pays.
   Le président du Burkina-Faso, Blaise Compaoré, informé peu de temps avant l’atterrissage, fait savoir qu'il ne garderai pas le convalescent plus de 5 jours.
   Aujourd'hui Dadis vit toujours en exil à Ouagadougou. Il a fait un séjour dans sa région natale l'an passé pour les obsèques de sa mère mais attend une heure plus propice pour rentrer définitivement au pays. Les enquêtes sur les massacres du 28 septembre 2009 se poursuivent lentement...