15 octobre 2017

Namibie

La pensée fugace de l'Homme qui devant un paysage singulier envisage qu'il a atteint le bout de la terre s'exprime peut-être en Namibie plus que n'importe où ailleurs. Un voyageur qui traverse l'Afrique d'Est en Ouest, depuis Zanzibar jusqu'à la côte Sud namibienne voit la terre perdre en consistance et en agitation pour se transformer en confins de l'humanité alors que s’installe un climat dont les originalités sont semblables à ce que l'imagination assimilerait aisément aux extrémités du monde. 





Les plantes de Namibie sont étonnantes, les dunes y sont spectaculaires et oranges, la côte est brumeuse, et de grands troupeaux d'autruches se promènent sur des terrains hostiles où quelques touffes d'herbe dorées semblables à des éclaboussures figées se découpent sur un sol sombre et contribuent à simuler l'arrêt du temps et de l'espace.

Outre les autruches, des hyènes brunes tracent de fragiles sillons dans la steppe ainsi que toutes sortes d’espèces singulières, acclimatées, dont la lutte a permis de s'adapter à l’aridité du pays. Ce combat pour l'acclimatation a même favorisé le développement d'une petite population de chevaux qui vivent à l'état sauvage, issus très probablement d'élevages allemands et sud-africains du début du XXe siècle, des individus robustes et athlétiques. En comparaison, les chevaux domestiques de Namibie sont plutôt petits et assez poilus.




La sécheresse et la quasi-permanence du brouillard sur la côte namibienne sont liées au phénomène d'upwelling qui touche l'océan. Le mouvement circulaire du vent qui balaie les côtes dévie l'eau de surface vers le large ce qui provoque une remontée des eaux froides depuis les profondeurs. La fraîcheur de l'eau fait ainsi baisser la température de l'air qui arrive de l'océan. Ce dernier se réchauffe rapidement en pénétrant sur le continent et il condense alors en surface et crée de la brume. Néanmoins l'air froid ne permettant pas d’ascendance, la création de nuage en altitude est compromise et les pluies sont presque inexistantes. Si la faune marine de l'océan, que la température de l'eau favorise, s'en trouve sur-développée, l'aridité côtière et la sécheresse sont le sort du littoral jusque loin dans les terres et les conditions de vie dans le désert du Namib condamnent pour sa survie la faune terrestre à l'errance.





L'atmosphère de néant que diffuse cette fatalité est renforcée par l'absence de populations humaines. Les villes sont éparses, la circulation quasiment inexistante. Est-ce la fin ? Tout le monde est parti ou s'est éteint, est venu s'échouer et ajouter sa carcasse osseuse aux vastes plages de la Skeleton coast. L'ensemble des choses est figé, l'humanité s'est effacée du décor, la forêt de Damaraland s'est pétrifiée et la terre s'est ouverte et se craquelle encore en canyons géants. L'accumulation à outrance du sable et du sel a produit d'énormes tas oranges d'où émergent quelques arbres d'apparence calcinée.
Le pays compte moins de 2,5 millions d'habitants sur environ 824 000 km², soit 3 habitants par kilomètre carré. Si l'on compare, en France on compte environ 99 habitants par km². L'absence de populations sur une si grande surface éveille les soupçons à chaque rencontre. Mais y a-t-il d'ailleurs une menace spécifique ? Certains voyageurs solitaires prétendent chasser des sorcières. Qui sont les sorcières en Namibie ? S'agit-il de vieux démons ? Toutes sortes de bruits courent.
Comme l'eau froide des profondeurs océaniques vient remplir le vide causé en surface par le vent, les légendes viennent combler dans les échanges l'absence de réalité tangible.



Dans le port de Lüderitz, on est très loin de l'habituelle effervescence autour de l’activité portuaire. Ça et là émerge un rail, mangé par le sable et l’inéluctable. Il ne faut pas s'endormir au-delà de minuit sinon le bruit des fantômes de Kolmanskop vous empêche de dormir toute la nuit. À Kolmanskop, les Allemands creusaient la terre pour extraire des diamants mais ils ont quitté le lieu quand le filon s'est tari et c'est aujourd'hui un village déserté qui abrite encore les vestiges d'un opéra. Des maisons bancales émergent encore difficilement du sable et de l'aube du XXe siècle.





Il y a toujours du diamant en Namibie et il constitue d'ailleurs une large part du PIB du pays. Cela favorise un certain inconfort. À droite, à gauche, des panneaux dissuadent de s'introduire dans le désert :



Il ne faut pas s'y risquer; la légende (ou la réalité?) veut que des soldats armés circulent et surveillent les mouvements. Ils tirent si quelqu'un se promène. Alors on vous met en garde, « n'allez pas trop derrière les dunes », même hors des zones diamantifères, il se pourrait que des gens en armes vous dévalisent. Mais le pays n'est pas seulement doté en diamant, il est également pourvoyeur de cuivre, d'argent et il est riche en uranium, à l'instar d'autres pays du continent tels que le Niger, l'Afrique du sud, la Centrafrique et la République Démocratique du Congo. Ce dernier, alors qu'il était encore Congo belge, fournît le précieux minéral nécessaire à la fabrication des bombes atomiques Little boy et Fat man qui dévastèrent Hiroshima et Nagazaki.




L'uranium joue un rôle important dans l'histoire de la Namibie. L'Union sud-africaine, dominion britannique - qui deviendra la république d'Afrique du Sud - conquiert le Sud Ouest Africain Allemand - qui deviendra Namibie - pendant la première guerre mondiale. Confié au dominion par la SDN, le pays est alors occupé par l'Afrique du Sud qui instaure l'apartheid, et exploite les ressources minières jusqu'en 1990, année de l'indépendance de la Namibie. L'historien Apoli Bertrand Kameni souligne que l'indulgence des pays occidentaux vis-à-vis de cette occupation, pourtant jugée illégale par la cours internationale de justice de la Haye à partir de 1971, vient du fait que la légalité de l’extraction minière telle qu'elle était pratiquée pouvait s'en trouver compromise. La mine de Rössing, idéalement située car dotée d'infrastructure de transport et proche de la côte, représentait 10 à 15% des réserves mondiales d'uranium, et donc une source d'approvisionnement inestimable pour les industriels occidentaux. L'historien précise qu'avec l'arrivée sur les marchés d'uranium australien et canadien, l'incident de Tchernobyl, et le déclin de la guerre froide, durant la décennie 1980/1990, l'uranium namibien perdit de sa valeur ce qui favorisa l'indépendance, pourtant souvent associée au caractère idéologique de la guerre froide (les conditions du retrait de l'Afrique du Sud de Namibie comprenaient le départ de troupes cubaines et de leurs conseillers soviétiques d'Angola).




En regardant le pays dans son ensemble avec attention, on distingue lentement la vie qui se déplace tranquillement, les mouvements qui se révèlent et ce que l'on croyait éteint s'agite discrètement. La vie humaine émerge par îlots, une population clairsemée et rare mais variée. La majorité est bantoue, mais il y a une importante minorité blanche et des Khoïsans qui utilisent ce que l'on appelle des langues à « clics ». Les conversations évoquent alors des mélodies étonnantes où se mêlent à des sonorités communes des bruits semblables à des sifflements de grenouilles ou des percutions de gouttes de pluie sur des objets creux. Les Namas (Khoïsans) et les Héréros (Bantous) ont été, selon certains historiens, les victimes du premier génocide du XXe siècle. Le sort que leur ont fait subir les colons allemands est décrit dans des témoignages remplis de détails atroces.

Mais la population sans doute la plus iconique du pays est probablement celle de la tribu des Himbas du nord du pays. Superbes et élégantes dans leurs tenues de cuir, les femmes se recouvrent de terre rouge et, seins nus elles sont très attirantes et viennent enrichir les émotions tropicales d'enchantement fiévreux. Elles contribuent ainsi au développement du tourisme.





En Afrique australe, d'autres événements sont l'occasion de dévoiler une partie de la nudité féminine. Tout les ans au Swaziland, des foules de jeunes filles viennent faire rebondir leur poitrine devant le monarque de la dernière monarchie absolue du monde. C'est actuellement pour le roi Mswati III qu'environ 60 000 jeunes filles vierges seins nus dansent pour prouver leur loyauté (elles seraient de plus en plus nombreuses chaque année, mais ce chiffre de 2012 est issu des autorités qui ont tendance à le gonfler). Le roi en profite parfois pour choisir une nouvelle épouse parmi elles (il en a 13 à ce jour). Cette cérémonie, la danse des roseaux ou Umhlanga était au départ sensée louer la reine mère plus que le souverain lui-même.




Chez les Zoulous d'Afrique du Sud, une cérémonie à peu près similaire se tient tout les ans en septembre (uMkhosi woMhlanga).



Les filles doivent être vierges, ce qui est d'ailleurs vérifié de manière curieuse pendant la cérémonie. La préservation de cette chasteté serait par ailleurs susceptible de leur épargner une exposition précoce au Sida (le taux de prévalence au Swaziland est estimé par l'ONU à 28%)

Les Héréros seraient arrivés dans cette partie du globe en même temps que les Himbas il y a environ 4 à 5 siècles. Les femmes Héréros n'ont cependant pas les seins nus car les Allemandes qui débarquèrent avec leurs maris colons avaient peur de la tentation et leur ont vite appris à coudre.

Bien qu'étrange et rude, ce pays est beau dans une élégante originalité. Il s'est aussi fait remarquer par la qualité de sa gouvernance. M. Hifikepunye Pohamba, qui fait partie des membres fondateurs de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO), la rébellion opposée à l'Afrique du Sud pour l'indépendance de la Namibie, a été président de son pays de 2005 à 2015. Il a été décoré par la fondation Mo Ibrahim et a reçu le prix « pour un leadership d’excellence » de 2014. Il s'est ainsi vu attribuer la somme de 5 millions de dollars sur 10 ans ainsi que de 200 000 dollars par an à vie. Une récompense rare, car depuis, la fondation n'a pas trouvé d'autres chefs d’État à la hauteur. Les années 2015, 2016 et 2017 sont restées sans acquéreur. Une gouvernance exceptionnelle c'est difficile à trouver il faut le reconnaître, en Afrique comme dans le reste du monde.



 


5 août 2017

12 mai 2016

La corne de l'Afrique

I. La Somalie


Le monde terrestre n'est autre qu'un animal charnu écartelé dont les membres séparés, abandonnés à leur sort, errent sans but et s'entrechoquent. Dans cette dérive continentale, les différentes parties de son anatomie se sont ainsi dispersées, dans un schéma incohérent, réparties sur les océans. Avant de se retrouver ainsi disloquée, la bête du monde avait l'allure d'un mammifère charpenté, avec pour crâne l'Afrique, et devait patauger sur une sphère recouverte d'eau, muni d'une corne solidement lancée vers l'avant prête à labourer et embrocher le cosmos. Cet animal avait, à s'y méprendre, la silhouette d'un rhinocéros.

Mais si elle en a l'allure, la corne africaine n’intéresse ni les chasseurs occidentaux qui ne peuvent en faire un trophée, ni les consommateurs asiatiques qui ne voient en elle aucune vertu aphrodisiaque. Elle ne se retrouvera pas sur le marché de la contrebande aux cotés de celle du rhinocéros, dont la corne est si convoitée que l'extinction de l’espèce Ceratotherium simum cottoni est imminente.




Les racines fragiles de cette excroissance continentale cherchent appui sur le grand rift africain, véritable plaie en expansion. Elle va donc à terme se détacher du continent et divaguer sur l'océan indien. La Somalie, avant de se désolidariser du continent et de partir sur l’océan, se délite déjà dans des circonstances dramatiques où se mêlent guerres claniques, islamisme radical, décharge sauvage de déchet toxique, famines, piraterie, etc. La fière corne du rhinocéros continental n'est autre qu'un lieu de concentration de toutes sortes de tragédies humaines et n'est déjà plus vraiment au liée au reste du monde. Elle erre depuis plusieurs années dans un univers fermé, dans une bulle cauchemardesque scindée en deux parties avec: au Sud la dépouille de l'ancienne colonie italienne avec la capitale Mogadiscio, et au Nord, l'État du Somaliland que personne ne veut reconnaître autant à l'ONU qu'à l'Union Africaine.



La corne de l'Afrique est découpée administrativement en plusieurs pays mais une grande partie de celle-ci est peuplée par un seul peuple, les Somalis. Traditionnellement, le peuple Somali pratique en majorité un mode de vie nomade propre aux éleveurs. Ils sont propriétaires de troupeaux de chameaux, de moutons, de chèvres et, là où c'est possible, de bovins.



Exposée fièrement la pointe vers le ciel, la corne somalienne subit en permanence la brûlure du soleil et la terre que chaque pas des éleveurs soulève est comme de la cendre, une poussière abrasive et desséchante. Parcourir de grandes étendues dans cette aridité est le défi qui permet aux troupeaux de trouver du fourrage. Les frontières fixées par les grandes puissances coloniales et par l’Éthiopie à la fin du XIXème n'ont ainsi pas de sens aux yeux de ceux qui courrent après la vie. Le drapeau qui s'imposa donc à l'indépendance n'est pas celui d'un État mais d'un peuple et ne cache pas la volonté de le réunir en un plus vaste pays. L'étoile à cinq branches désigne les cinq territoires habités par ce même peuple Somali : région Nord du Kenya, Ouest de l'Éthiopie, Somalie, Somaliland et Djibouti. Mais toutes les velléités qui pousseront Mogadiscio dans des tentatives de reconquête de la Somalie irrédente ne conduiront le pays qu'à la ruine.


Au XIVème siècle, l'explorateur arabe Ibn Battûta décrit les villes de Zeilah (Zeïla') et de Mogadiscio (Makdachaou): «[...][Zeïla']est la capitale des Berberah, peuplade de noirs qui suit la doctrine de Châfi'y. Leur pays forme un désert, qui s'étend l'espace de deux mois de marche, à commencer de Zeïla' et en finissant par Makdachaou. Leurs bêtes de somme sont des chameaux , et ils possèdent aussi des moutons, célèbres par leur graisse. Les habitants de Zeïla' ont le teint noir, et la plupart sont hérétiques.
Zeïla' est une grande cité, qui possède un marché considérable ; mais c'est la ville la plus sale qui existe, la plus triste et la plus puante. Le motif de cette infection, c'est la grande quantité de poisson que l'on y apporte, ainsi que le sang des chameaux que l'on égorge dans les rues. À notre arrivée à Zeïla', nous préférâmes passer la nuit en mer, quoiqu'elle fût très agitée, plutôt que dans la ville, à cause de la malpropreté de celle-ci.
Après être partis de Zeïla', nous voyageâmes sur mer pendant quinze jours, et arrivâmes à Makdachaou, ville extrêmement vaste. Les habitants ont un grand nombre de chameaux, et ils en égorgent plusieurs centaines chaque jour. Ils ont aussi beaucoup de moutons, et sont de riches marchands. C'est à Makdachaou que l'on fabrique les étoffes qui tirent leur nom de celui de cette ville, et qui n'ont pas leurs pareilles. De Makdachaou on les exporte en Égypte et ailleurs [...]»

La Somalie est d'ailleurs connue par les Européens depuis l'antiquité. Elle était surtout appréciée pour ses parfums et ses épices, notamment la myrrhe, l'encens et la cannelle.


Le peuple de la corne de l'Afrique est découpé en grandes familles de clans puis en clans et enfin en segments (ou sous-clans). La rudesse du pays pousse à des alliances occasionnelles liées à la survie, à l'eau et aux pâturages. Les différents groupes sont liés autour du paiement du prix du sang, le mag. Cela signifie que certains conflits associés par exemple à un point d'eau, à la mort d'un homme ou au vol de bétail seront résolus par ce paiement. Ainsi, le meurtre d'un homme coûte traditionnellement 100 chameaux, celui d'une femme 50.



Ces règles d'entente, qui servent à s'aider et à se protéger, ne forment pas véritablement une structure sociale hiérarchisée, et le nomade n'est pas guidé par le sentiment de devoir servir l’intérêt général mais par celui de vivre individuellement avec sa famille. Ainsi, l'image d'une société traditionnelle privilégiant le tissu social à l'individualisme s'applique mal aux nomades somaliens. Une certaine organisation est cependant établie. Les anciens se réunissent en conseil, les Shirs, pour discuter et tenter de résoudre les problèmes.

Avec beaucoup de maladresse, la colonisation européenne a tenté d’intégrer ce peuple et ses pratiques dans une politique d'état nation à l'image des sociétés occidentales. Peu après l'indépendance, le pouvoir va être monopolisé par le président autoritaire et sanguinaire Siad Barre qui gouvernera sans partage avant de fuir en 1991 face à une coalition de plusieurs mouvements rebelles accompagnées d'une insurrection populaire à Mogadiscio. L'indépendance du Somaliland est proclamée dans les frontières coloniales de l'ancien British Somaliland. Le pays nouvellement créé réussi à maintenir tant bien que mal une certaine sécurité jusqu'à aujourd'hui (En grande partie grâce aux Shirs, réunions des anciens) mais ce n'est pas le cas au Sud, dans l'ancienne Somalie italienne, et commence alors une période chaotique durable impliquant la disparition quasi-totale d'une quelconque forme d'organisation politique. Dirigées par des chefs de guerre, warlords avides et brutaux, à l'image du général Mohamed Farrah Aidid, les factions rivales issues de l'insurrection se disputent le pouvoir. Les troupes, agrégats de maquis claniques, sont exaltés par la consommation du qât.




La réaction des états occidentaux, timides au départ car toutes les attentions se tournent vers la guerre du Golfe, va se révéler tout à fait désastreuse et entrainer plus de mal que de bien. Stephen Smith dans son ouvrage « Somalie, la guerre perdue de l'humanitaire » décrit la transformation du pays en théâtre d'expérimentations de l'ONU et de relations ambigües entre les rebelles armés et les organisations humanitaires pendant les premières années du conflit. En 1993 les américains s'en mêlent et leurs interventions, les opérations restore hope et continue hope, se sont soldées par la mort de nombreux somaliens et de 18 G.I.. Les images de cadavres transportés et trainés avec exaltation dans les rues de Mogadiscio ont horrifié le grand public et ont poussé Bill Clinton à revoir complètement les interventions militaires américaines à l'étranger. Parmi les G.I. qui débarquèrent sur les côtes somaliennes se trouvait Hussein Mohamed Farrah Aidid (fils de M. F. Aidid le célèbre chef de guerre) qui par la suite viendra à son tour revendiquer le pouvoir. Ce traumatisme pour les américains est à l'origine du film à gros budget la chute du faucon noir. Véritable cauchemar africain, la bataille de Mogadiscio est la raison qu'invoque régulièrement le gouvernement américain pour justifier la faiblesse de ses interventions pendant le génocide du Rwanda. 
 



Connue également pour sa piraterie, la Somalie est à l'origine de nombreux livres et documentaires qui relatent les épopées plus ou moins sanglantes de la marine informelle somalienne comme celle de la prise d'otages du MV Maersk Alabama. On oublie souvent d'évoquer une autre forme de piraterie, la pèche illégale par les étrangers venus du Moyen-Orient, d'Europe et d'Asie dans les eaux somaliennes riches en poissons qui prive un pays déjà fragile en matière alimentaire d'une ressource qui avec un peu de soutien pourrait être facilement accessible. Si les aménagements portuaires manquent aujourd'hui, le Somaliland compte sur le développement du port de Berbera pour développer son économie et acquérir une assise géopolitique qui aille en faveur de la reconnaissance de son indépendance. Le pays vient de signer un contrat (au départ convoité par plusieurs grosses compagnies d'industrie portuaire dont Bolloré Africa Logistics) avec Dubaï Ports World pour réhabiliter et réaménager le port. Le Somaliland est en accord avec L'Éthiopie voisine qui connait un taux de croissance spectaculaire et abrite une population de 95 millions d'habitants afin d'exploiter dans une large mesure le port de Berbera pour ses échanges commerciaux.

Depuis des siècles, la corne de l'Afrique est une région de nomades qui met en lien la péninsule arabique et les royaumes abyssiniens et favorise les échanges et les déplacements. Aujourd'hui, les migrations humaines modernes sont souvent le fait de grandes tragédies. La Somalie ayant démontré sa capacité à les cumuler, on trouve, au Kenya voisin, le plus grand camps de réfugiés au monde, le camps dadaab, peuplé de somaliens qui fuient la guerre et les famines depuis 1991 et ne peuvent rentrer à cause de l’insécurité persistante.


29 août 2015

Nigeria, Fela Kuti et l'afrobeat

   Dans les eaux sombres du delta du Niger, là où le fleuve finit sa course, il n'est pas rare que les sédiments se mêlent à du pétrole et du sang avant de se jeter dans l'Atlantique. C'est ici, dans la chaleur humide du Golfe de Guinée, véritable entrecuisse africaine, que palpite la république du Nigeria.


   L'incidence sur les sociétés de cette circonstance physique et chimique fait de ce pays un organe du continent vibrant et fécond. Cette fertilité hors de contrôle fait glisser le Nigeria dans la démesure, et la matrice africaine est ainsi génératrice de monstres rugissants. Le plus répandu actuellement dans les médias, n'est autre qu'un mouvement religieux contestataire qui s'est transformé en 15 ans en un dangereux mouvement djihadiste célèbre pour ses massacres réguliers dans le nord du Nigeria et les pays voisins. Boko « book » (livre) en pidgin (un anglais déformé) et haram interdit ou illicite en arabe signifie le rejet d'un enseignement occidental.


   Second monstre, beaucoup plus vaste et complexe, la tentaculaire manne pétrolière. Son exploitation et la corruption qu'elle engendre est source d'une grande pauvreté des habitants, de dangereux trafics, de rébellions armées et de piraterie. Elle entraîne par ailleurs une pollution dévastatrice à laquelle certains exploitants occidentaux ne sont pas étrangers. 


   Troisième monstre, et pas des moindres, Lagos. Ville côtière affreuse et belle, chaos urbain, véritable paradoxe à la fois infernal et paradisiaque, Lagos est la plus grande ville d'Afrique au Sud du Sahara. Impossible cependant de chiffrer son nombre d'habitants. Certaines fourchettes estiment qu'il y a entre 8 et 21 millions de citadins diaprés qui fourmillent dans son agglomération. Elle palpite comme un cœur de girafe, bigarré et organique, la circulation y est congestionnée comme les tripes d'un buffle constipé. 


   L’électricité manque souvent à Lagos, mais pas au sens figuré et cette affreuse et fatale beauté échouée sur le golfe de Guinée a elle-même engendré son propre monstre : Celui que l'on surnomme à l'occasion le black president, vêtu en général d'un simple slip, le monstre de Lagos est une âme dansante et révolté, un musicien de génie, doté d'un appétit insatiable.


   Fils de notable, si Fela Hildegart Ransome Kuti n'est pas né a Lagos mais à Abeokuta c'est cependant dans la ville lagunaire qu'il développera sa fièvre et son délire.

   Le 1er octobre 1960, au moment de l'indépendance du Nigeria, Fela est à Londres. Il étudie la musique et joue avec son groupe les Koola Lobitos. Il ne rentre au Nigeria que quelques années plus tard avec son groupe mais sa carrière ne s'embrase pas vraiment. Au milieu des 60's à Accra au Ghana naît l'idée d'afrobeat. Le concept qui doit accompagner la musique de Fela vient remplacer le highlife, style de son groupe, un peu passé de mode. Fela a besoin de quelque chose de nouveau s'il veut se démarquer. Tony Allen joue alors avec les Koola Lobitos. Ce batteur exceptionnel, élément clé du groupe, est considéré parfois comme le co-inventeur de l'afrobeat.


   Au Nigeria la guerre du Biafra diffusée sur les écrans occidentaux montre une population qui meurt dans la souffrance et la faim. Fela vit aux États-Unis dans des conditions difficiles d'immigré. C'est peut-être l'éloignement et la précarité de sa situation qui lui donne le recul dont il avait besoin pour que son pays lui apparaisse dans sa réalité. Il est d'ailleurs instruit à bonne école par des militants noirs dans un contexte de revendications afro-américaine. Quand Tony Allen finit par le convaincre de rentrer au pays, c'est en farouche partisan des traditions africaines que Fela pose le pied sur ses terres natales.  Le groupe a changé et s'appelle Africa 70, les textes sont en pidgin et l'afrobeat, ses rythmes cycliques, ses cuivres troublant, ses connotations sexuelles, son jeu de scène érotique porté par des danses sauvages de jeunes femmes, sort du concept et devient réalité.


  À la fois mature et sauvage, Fela bâti sa légende sur les ruines qu'engendre la corruption. Il se place en leader de sa propre mythologie et le lieu qu'il baptise le Kalakuta Republic dans lequel se trouve son club et sa maison devient un repère de fêtards où il est maître et gourou. Il reçoit chez lui un large éventail de la gente féminine, souvent mineures souvent fugueuses. Tout le monde fume de l'herbe et la fumée vient se mélanger à la vapeur empreinte de mystique africaine qui floute et transforme les citoyens dansants et errants  dans ce petit pays. L'ordre, parfois troublé par quelques caïds belliqueux, est maintenu par des amis du black president. La police est agacée par ce quartier, poumon de liberté, où la poussière soulevée par les danses frénétiques permanentes ne touche plus le sol et vient salir les uniformes. Retrouvée dans la grande fête du Kalakuta Republik, la fille en cavale de l'inspecteur général de la police de Lagos participe aux shows endiablés. Fela goûte à la prison.


   En 1975, Fela Ransome Kuti se débarrasse de son vieil héritage religieux et devient Fela Anikulapo kuti. En effet, le nom Ransome vient de son grand-père qui le tient lui-même d'un père missionnaire britannique. Fela Anikulapo Kuti signifie: "celui qui émane la grandeur, qui porte la mort dans son carquois et que les hommes ne peuvent abattre". Affranchi de ses reliques provenant de la religion et de l'empire britannique, le pygargue africain porte son peuple sur ses épaules. Ses textes sont très engagés contre les oppressions militaires. Il est très critique envers l’élite africaine désireuse d'étudier en Europe car cela revient à intégrer la position des colons blancs qui considèrent les noirs comme inférieurs. 

 Début 1977, la Republik est détruite par une horde de militaires. Fela meurtri se retrouve tantôt en prison tantôt à l’hôpital. Tout le petit monde est à la rue et quitte un moment Lagos. L'année d’après, en guise d'anniversaire, Fela se marie simultanément avec 27 femmes qui constitueront sa cour.


   Lors d'un séjour en Europe, celui que "les hommes ne peuvent abattre" visite la prison napolitaine quand une valise de sa troupe contenant 35kg de cannabis est saisie. À la suite de cette aventure, Fela remplace dans ses bagages l'herbe par le goro, une création de sa troupe, un genre de confiture à base d'herbe, de miel et d'autres épices. Il emporte sa recette pendant ses voyages avec une note de l’ambassade certifiant qu'il s'agit d'un médicament.


   Au pays, les militaires continuent de le harceler et il n'en devient que plus virulent dans ses critiques. Alors qu'il est sensé s'envoler pour une tournée américaine avec son groupe qui s'appelle désormais Egypt 80, il écope d'une peine de 5 ans de prison pour délit d'exportation de devises. À la suite de campagnes de mobilisation, il sort en avril 1986 après 20 mois en cellule.


   La joyeuse troupe de Fela tourne aux États-Unis, en Europe, dévastant les hôtels sur leur passage. 

   Puis, petit à petit, comme les effets d'une drogue qui se dissipe dans un mal de crâne nauséeux, Fela Kuti s'affaiblit, reste enfermé chez lui et entre dans des délires paranoïaques. En 1997, le légendaire partisan du peuple, révolutionnaire en slip, finit par s’éteindre emporté par le Sida.
 
   L'afrobeat ne s'est jamais aussi bien porté qu'aujourd'hui. Outre Tony Allen, musicien hors pair qui continue de faire danser le monde au rythme de sa batterie, de nombreux groupes se revendiquent de l'afrobeat et notamment de nombreux musiciens blancs. Mais la relève est également assurée par la progéniture de Fela. Ainsi Femi Kuti et Seun Kuti ont su faire leur place et devenir des musiciens incontournables de la scène africaine et internationale.